par Lee Lakeman
novembre 2000
La Marche mondiale des femmes 2000, une série multinationale d’actions féministes étalées sur six mois, a culminé par une réunion de 50 000 femmes à Ottawa, 30 000 tant à Montréal qu’à Bruxelles et 15 000 dans le cadre de délégations venant de plus de 150 pays, qui ont marché à New York et Washington. Ces mobilisations ont forcé les détenteurs du pouvoir à recevoir les participantes aux marches. Le premier ministre Chrétien a attendu jusqu’à la dernière journée mais a finalement capitulé. Bouchard, au Québec, a accepté de rencontrer les représentantes des femmes avant la fin des manifestations, et leur a fourni les réponses de son gouvernement. Ayant simplement écarté les demandes des femmes sans y répondre vraiment, il fait maintenant face à un grave problème électoral que lui occasionne un groupe organisé de femmes. Wolfinsohn, président de la Banque mondiale, a fait une sorte de conférence aux femmes qu’il a été forcé de rencontrer, mais il a senti leur colère devant ce traitement arrogant. Et Kohler, directeur général du Fonds monétaire international, a mené un débat avec des déléguées concernant la théorie économique et démocratique. Peut-être qu’il a appris quelque chose; en tout cas, elles ont beaucoup appris.
Exprimer les demandes émanant des rues, des quartiers et des rencontres nationales ne fut pas facile. Deux femmes canadiennes, dont Terri Brown, la nouvelle président du Comité canadien d’action sur le statut de la femme, étaient chargées de 68 demandes nationales, plus notre portion des exigences internationales, plus sa portion des demandes des femmes autochtones de la Colombie-Britannique qui avaient collecté les leurs le long des rives de la rivière Fraser et des communautés qui la bordent. Elle, ainsi que d’autres déléguées internationales, était censé présenter ces demandes devant la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, ainsi qu’au personnel de Koffi Annan au siège des Nations Unies à New York.
Ces rencontres et les manifestations dans la rue qui les ont provoquées ont constitué la première action internationale prise par peut-être des dizaines de milliers de femmes qui sont descendues dans la rue pour défendre un agenda que nous nous efforçons d’élaborer selon un processus consensuel. Sans aucun doute, ce processus était imparfait, incomplet et primitif. Mais c’est également vrai que nous n’avions encore jamais auparavant compris si clairement que nous sommes unies par la pauvreté et la violence imposées, et nous ne nous étions encore jamais réunies pour influer sur les conditions de vie des femmes du monde entier.
Si ces événements avaient été dirigés par des universitaires de sexe masculin, on aurait annoncé une nouvelle époque révolutionnaire. Non seulement ceci ne s’est-il pas produit, mais les médias et les grands pontes de la politique semblent incapables ou peu désireux d’analyser ces événements comme faisant partie de la même révolte internationale qui s’est manifestée à Seattle, comme une autre de ces manifestations contre les négociations sur le commerce mondial qui ont eu lieu à Washington et à Windsor ou encore comme l’une de ces protestations contre la pauvreté légiférée de Toronto. Ce n’est pas important si quelques-uns des organisateurs des manifestations étaient les mêmes. De plus, ils n’ont pas comparé les événements et n’ont pas mentionné la nature brillante, disciplinée, durable, syndicaliste, humanitaire, non violente et transparente du leadership en provenance du Québec.
À l’extérieur du Québec, il n’y a pas eu d’articles spécialisés sur ces manifestations. Vous n’aurez probablement même pas lu d’articles ou vu de photos à ce sujet. Si oui, il s’agissait probablement d’une critique des événements. Le silence observé dans les médias commerciales a été rarement brisé autrement que par des articles fragmentés isolant les actions les unes des autres, comme la mention faite dans la presse de la descente en canot de 15 jours organisée par le Réseau d’action des femmes autochtones le long de la puissante et ancienne rivière Fraser. Dans l’émission de télévision diffusée à l’antenne nationale de la CBC, on a préciser qu’il s’agissait de femmes autochtones et on a peut-être entendu mentionner le fait que la nouvelle présidente du Comité canadien d’action sur le statut de la femme était une femme autochtone, mais vous n’avez certainement pas saisi qu’il s’agissait d’une manifestation contre la pauvreté et la violence subies par ces femmes, ou le détail spécifique qu’elles menaient une enquête sur la mauvaise utilisation de la justice réparatrice, initiative menée par l’État canadien pour excuser les hommes d’actes violents commis contre les femmes. Vous n’avez certainement pas compris que cette action était reliée à celle organisée le 8 mars, au printemps dernier, ou à la réunion de 49 000 femmes sur la Colline parlementaire ou devant la Banque mondiale. Vous ne l’avez même pas reliée au tribunal organisé à Vancouver le 17 octobre, où plusieurs centaines de femmes ont accusé les gouvernements provinciaux et locaux, dans le cadre d’un procès public de collusion pour appauvrir les femmes et souligné le rôle gouvernemental joué dans le contrôle violent par les hommes de la vie des femmes à Vancouver. Il est peu probable que vous ayez compris que leur action appuyait l’une des soixante-huit demandes présentées au gouvernement fédéral. Et vous allez sans doute gagner le grand prix si vous avez pu relier la descente du Fraser aux exigences internationales formulées à Montréal en 1999 par quelque 150 déléguées féministes du monde entier. Les médias ou le public ne savent peut-être pas ce qui s’est passé, mais cela s’est quand même passé. Et certaines choses vont être différentes dorénavant.
L’action, ses processus et ses conséquences ont été conçus et menés par deux femmes remarquables du Québec. Il y a eu un comité dans chaque pays. Au Canada, le comité était composé de chefs élues par tous les groupes nationaux de femmes intéressées, plus le Comité des femmes du Congrès du travail du Canada et quelques comités de femmes d’organisations religieuses. Notre comité national s’est équipé en se dotant d’un bureau et d’un personnel de deux employées. On a dû accepter que les Québécoises s’organisent comme si elles avaient déjà un pays à elles et n’étaient que peu intéressées à joindre leurs forces contre les politiciens et les bureaucrates d’Ottawa. Elles ont en fait envoyé par autobus quelque 5 000 femmes de Montréal à Ottawa pour les événements du 15 octobre, puisqu’elles savaient que toute action de masse à Ottawa dépendait des femmes de l’Ontario et du Québec. Nous avons en fait dépendu des femmes du centre du Canada à cause de la politique du gouvernement fédéral qui a refusé les fonds qui auraient permis au Comité d’action sur le statut de la femme ou à l’ACCCV (Association canadienne des centres contre le viol) d’amener dans la capitale un certain nombre de travailleuses du domaine de la lutte contre la violence.
Un comité coordinateur international, réuni à la hâte en sollicitant des noms de n’importe quelle façon, et un personnel international de dix personnes, ont été chargés d’organiser deux réunions face à face pour les déléguées internationales. Il a également fallu faire face à toute la logistique d’une marche, d’un rallye et de réunions au cœur de l’Amérique. L’un des problèmes, c’était que la Marche familiale d’un million, de Farakan, avait lieu le lendemain. Négocier avec la police de New York n’a pas été bien facile. Le fait que les policiers aient littéralement débranché les microphones cinq minutes avant que les organisatrices soient prêtes à terminer un programme culturel ne nous a pas étonnées. Ce même groupe de travail international a dû trouver un logement pour un grand nombre des quatre mille femmes du tiers monde qui voyageaient pour la première fois et n’étaient pas équipées des cartes de crédit américaines nécessaires pour réserver des chambres d’hôtel à New York et n’avaient même pas d’interprètes. Il ne s’agissait pas de ces divas qui peuvent circuler dans certaines rencontres internationales.
Les comités et le personnel bénévole ont augmenté à chaque mois des trois ans. Mais il ne s’agissait pas d’un événement du milieu des affaires confortablement parrainé. On manquait de tout et il a fallu se débrouiller à coup d’imagination, de discipline politique, d’inspiration et de détermination de la part des membres de l’équipe réunie et de la part des deux féministes québécoises.
Françoise David est, jusqu’au mois de décembre, le chef élu de la Fédération des femmes du Québec. Elle occupe ce poste après avoir passé plusieurs années comme chef des centres de coalition de femmes, dont il existe plus de cinquante au Québec. Les centres de femmes au Québec fonctionnent un peu comme les centres communautaires de femmes, l’accent étant mis de manière différente selon la région de la province. Certains ressemblent beaucoup au Downtown Eastside Women’s Centre, c’est-à-dire qu’ils ont une population assez régulière de femmes du quartier qui ont besoin d’aliments, de vêtements, de contacts intellectuels, d’un espace politique, etc. D’autres ressemblent davantage au Vancouver Status of Women, dans la mesure où ils fournissent un leadership provincial pour les campagnes politiques des femmes en matière de garde des enfants, d’aide aux prostituées, de réforme des pensions, etc. Françoise a élaboré une coalition sophistiquée, à l’échelle de la province, avec un personnel permanent de quatre ou cinq personnes, des campagnes et des projets réguliers dans toute la province. (Les groupes de femmes disposent d’un financement bien meilleur au Québec, y compris des subsides pour quatorze coalitions provinciales de services aux femmes.) Elle a lancé une campagne visant à moderniser et à restructurer le groupe ombrelle de la FFQ.
Elle a aidé à le transformer en une coalition des services féministes et des groupes politiques de femmes du Québec les plus modernes et progressistes. Son travail réalisé tôt fut avec le mouvement du travail et la politique socialiste intégrée. Un leadership efficace, clairement enthousiaste, dans une perspective politique, et sa confiance en soi patricienne ont fait d’elle une figure dynamique et admirable. Se tenant un peu à l’écart, elle a disposé d’une grande expérience pour gérer la hiérarchie de manière directe, dans un esprit de collaboration, ne laissant aucune possibilité d’imaginer la FFQ ou le personnel de la Marche 2000 comme autre chose qu’une hiérarchie formelle responsable devant les membres qu’elle a rassemblés. Elle symbolise certaines des luttes modernes des femmes. Elle s’habille de manière simple, généralement en pantalon, ses cheveux étant coiffés de manière simple et sa tenue vestimentaire, modeste. Elle a maintenu une relation à long terme avec un partenaire masculin mais vit seule avec son fils. Pendant plusieurs années, elle a identifié la pauvreté comme étant une question féministe clé et a essayé de diriger la lutte en vue de mettre un terme à la pauvreté légiférée, grâce à la force de son leadership dans le mouvement de femmes, pour faire pression sur le Parti québécois. Les cadres de son centre de femmes ont étudié les idées économiques de l’Amérique latine et en ont développé certaines pour les appliquer à l’Amérique du Nord. De concert avec des syndicats progressistes et des éléments progressistes du combat nationaliste, elles ont poussé le gouvernement à augmenter les salaires minimums et les taux de bien-être, à améliorer les programmes de garderie et les programmes sociaux, ont réclamé de l’argent pour les organismes non gouvernementaux, particulièrement les groupes de femmes.
Diane Matte, coordinatrice de la Marche, vient des groupes de femmes antiviolence. Pendant de nombreuses années, elle fut membre du collectif du centre contre le viol de Hull. Diane a passé un an à travailler au Vancouver Rape Relief and Womens’ Shelter et, quand elle est retournée au Québec, elle a emmené avec elle Nicole Kennedy du Rape Relief, à titre de nouvelle partenaire de vie. Diane a organisé avec succès la marche provinciale contre la pauvreté Du pain et des roses, au Québec en 1996, pour la Fédération des femmes du Québec. Elle a tout simplement élargi ses horizons pour travailler à cette action internationale. Son travail politique personnel et ses premiers contacts internationaux dont elle a fait bénéficier la marche ont garanti que la violence sexiste ainsi que la pauvreté reliée au sexe seraient des thèmes centraux. Bien que de nombreuses forces aient fait baisser l’attention apportée à ces éléments clés de l’oppression spécifique des femmes, Diane et Françoise avaient mis la centralité au cœur des choses. Et bien que la marche ait fait partie d’une hiérarchie et qu’elle ait été organisée dans cet esprit, il n’y a aucun doute que l’action collective a été discutée et débattue à chaque moment, et qu’il s’est agit d’une alternative pas très silencieuse. L’autorité et la légitimité du pouvoir ont été constamment discutées. Ce fut une contribution de Diane depuis les tout débuts jusqu’aux célébrations finales. Bien qu’elle n’ait jamais pu expliquer clairement comment faire de ces événements une activité collective ou mettre sur pied des structures collectives capables de superviser les événements, elle n’a jamais arrêté d’essayer. Le degré de prise de conscience fourni aux participantes par les deux marches est la mesure du succès de l’action collective.
Le désir urgent exprimé par les femmes du Sud que le Québec, en tant que pays, maintienne sa responsabilité d’avoir recours à son privilège nordique de planifier des réunions de suivi au nom du comité international, est tout à l’honneur des organisatrices. Cela démontre le degré auquel le pouvoir a été partagé avec succès parmi les femmes. Il y eut un nettoyage final à New York, quand la police a ordonné aux femmes de nettoyer la place après l’événement culturel. Bien que les participantes à la marche aient, de manière répétée, défié les autorités pour pouvoir manifester dans la rue, les organisatrices leurs balais et ont nettoyé. Les Américaines ont sans cesse taquiné les Canadiennes en disant qu’elles avaient pensé à tout, même à apporter leurs balais. Diane n’aurait pas laissé du nettoyage à faire à une travailleuse recevant un salaire minimum et elle n’aurait pas voulu non plus laisser des saletés dans la ville de quelqu’un d’autre. Et Diane, qui se trouve au sommet de la hiérarchie des organisatrices de la marche, avait pourtant un balai dans les mains. En dépit de la somme d’au moins un million de dollars collecté et dépensé pour les événements dans le monde entier, l’organisation fut empreinte d’un esprit de classe travailleuse. Que l’équipe de Diane se débrouille et que l’on s’attende à ce qu’elle se débrouille pour trouver un logement aux femmes du tiers monde et leur ait procuré des repas à New York, lors de rencontres politiques et de manifestations, voilà qui est tout à leur honneur. Cela démontre que si l’on organise des femmes du tiers monde, militantes de première ligne, on se crée des obligations, et il y a des problèmes qui ne se posent tout simplement pas quand les militantes sont des étudiantes d’université nord-américaines.
C’est tout à l’honneur de Diane et de Françoise que des femmes comme moi puissent formuler de plus en plus facilement l’importance, pour nous, de réformer la Banque mondiale, le système des Nations Unies, le fédéralisme canadien, la dette du tiers monde, la législation en matière d’immigration et tout ce que cela a à voir avec l’abolition des agressions conjugales. Nous maintenons que les droits de la personne, comme ils existent dans les lois, c’est une partie minime de ce qui nous préoccupe, mais que les droits de la personne sans droits économiques sont simplement vides de sens. Les femmes savent que «l’ordre moral» et les «libertés civiles» sont devenus un jeu des gobelets, où les États prétendent que le droit de voter ou le droit de recevoir des conseils juridiques peut exister alors que les gens meurent de faim, sont sans abri, vivent sans aide médicale ou sans éducation. Nous savons très bien que nous avons l’appui des féministes du monde entier pour accorder le statut d’immigrante reçue aux travailleuses immigrées et pour mettre un terme à la prostitution. Mais nous comprenons aussi que les travailleuses sont plus intéressées à protéger la terre et l’eau qui les entourent et à ne pas avoir à émigrer de leur patrie. Et nous comprenons que, bien que nous ne soyons pas satisfaites de l’État-providence, nous ne voulons pas l’abandon des droits actuels au bien-être, ni l’abandon de l’idée d’un revenu annuel garanti pour tous et toutes.
Le résultat peut-être le plus observable des activités reliées à la Marche, jusqu’à présent, c’est l’internationalisme épanoui du mouvement des femmes du Québec. Immédiatement, elles ont averti le gouvernement Bouchard que leur fierté et leur attachement au Québec en tant que nation ne garantissent pas leur vote au Parti québécois. Les femmes de la Marche ont été dégoûtées par les réponses à leurs recommandations contre la pauvreté et la violence au Québec. Françoise a parlé de la possibilité de former un bloc ou parti des femmes ou encore de bloquer les élections, d’une façon ou d’une autre. Diane a soulevé la question de savoir comment travailler de manière concrète pour venir en aide aux femmes prostituées, achetées et vendues, comment prévenir les quartiers «à lumières rouges» et le tourisme sexuel que nos gouvernements semblent si anxieux d’établir au pays et à l’étranger. Comment moderniser et réaliser la décriminalisation des femmes soumises à la prostitution tout en rendant les hommes responsables et en mettant un terme à l’esclavage des femmes. Les femmes avec lesquelles nous avons travaillé dans toute la province parlent avec davantage de confiance du mouvement dans son ensemble, de la base économique du féminisme et des dimensions personnelles et domestiques des agendas politiques internationaux. Ces synthèses et restructurations viennent infuser un dynamisme nouveau au mouvement. Il y a une nouvelle relation entre les éléments anarchistes, communistes et féministes de la théorie et de la pratique, de la structure et des processus. Vous allez voir! Le féminisme va gagner vos sœurs, vos mères, vos partenaires et vos filles!
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